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LA FORCE ET LA PUISSANCE, LE MOUVEMENT ET LE GESTE – de Coralie Camilli

Photo de Morihei Ueshiba datant de 1967, prise dans l’ancien Hombu Dojo, aimablement fournie par Walther G. von Krennner Sensei.

Coralie Camilli

La rue de Wakamatsu-cho était presque déserte. Le ciel lourd et blanc, un ciel de matin d’avril, était zébré par les innombrables fils électriques suspendus au travers des toits du quartier. Seuls quelques pratiquants, en avance, longeaient la ruelle pour se rendre au premier cours du Dojo.

Il faut dire que l’Aïkikai de Tokyo reste étonnamment à l’écart de la grande agitation de Shinjuku. Sur les quatre étages du bâtiment, trois dojos s’y partagent les deux-cent-cinquante tatamis, et plus de cinq-cent personnes peuvent pratiquer l’Aïkido tous les jours de six heures du matin jusqu’au soir, à vingt heures. Les salles sont continuellement utilisées au cours de la journée, et plus d’une trentaine d’enseignants y donnent cours.

« Respectez votre centre ».

Voilà la première parole du professeur depuis le début de la classe ce jour-là, après quarante minutes d’entraînement. Les Senseïs, généralement, ne parlent pas beaucoup. Dans la salle, le silence est presque uniquement dérangé par le bruit des frappes ou des chutes. On se salue, on se projette, on tombe, on se relève, on frappe, on s’immobilise, on s’essouffle, on rajuste son hakama, on frappe sur le sol pour signaler l’arrêt d’une prise, on court se rasseoir pour regarder la technique suivante. Pas davantage de bruits que ça. « Aïte o kaete » : ha, on doit changer de partenaire.

Sur la culture du silence (bien différente de celle de l’Occident), il faut se permettre de citer Sasaki Masando (8ème Dan, prêtre Shintô). Quant on lui a demandé : « quel est le secret de la pratique martiale ? », il répondit très simplement :

« Sumie ni kakishi Matsukaze no oto ».

Ce que l’on peut traduire par : « Peint avec de l’encre, le son du vent dans les pins ».

Peindre un son !

La culture bouddhiste, au Japon, se dépouille. Elle devient d’une sobriété qui, au contact de diverses pratiques (l’Aïkido n’en n’est qu’une parmi d’autres – La Cérémonie du thé, les Jardins de pierres, l’Ikebana, la Calligraphie,  ) définit l’élégant par les termes de wabi, sabi, shibui, c’est-à-dire par les idées d’inachevé, de vide, d’asymétrique. Si la pratique du silence est une constance des arts japonais, il ne faut pas confondre un non-dit et un silence ; un geste peut-être mille fois plus parlant.

Car ce qui est vide n’est pas pour autant absent ; car ce qui a été déserté l’a été pour être, bien plutôt, suggéré ; car le silence est capable d’habiter, à lui seul, un espace.

La philosophie peut servir de soutien conceptuel pour tenter de clarifier cette notion, « habiter l’espace », et, qui plus est, un espace silencieux.

Pour comprendre en quoi la pratique martiale modifie le rapport du corps à l’espace, il est nécessaire de décrire ce qui se passe pendant un cours d’Aïkido. Il existe, pour commencer, ainsi que nous l’avons souligné, un point de rencontre entre deux mouvements, un mouvement d’attaque, et un autre de défense. C’est de ce point de rencontre que naît l’action (Le terme de « point de rencontre » est utilisé par Maitre C. Tissier Shihan, dont nous nous permettons ici de reprendre l’expression, philosophiquement tout à fait adéquate.).

Le point de rencontre est le centre de l’action. Par rapport à celle-ci, il s’agira de n’être ni en avance (on tire alors sur le partenaire, ce qui est tout à fait inefficace), ni en retard (on pousse, ce qui revient au même). La justesse, entendue comme adéquation entre le moment et le bon endroit, est ce qui rend l’action possible. En effet, le point de rencontre est un point à la fois spatial et temporel. Avoir le sens du point de rencontre signifie savoir être bien placé au bon moment, allier le sens de l’espace et le sens du temps.

L’entraînement consistera alors à aiguiser et affiner les perceptions de l’espace et du temps à travers plusieurs étapes. Les contraintes, l’ensemble codifié des saisies et des attaques, en constituent les occasions.

Ces contraintes-occasions se trouvent principalement travaillées de deux manières différentes, soit de façon libre, naturelle, organique, c’est-à-dire lorsque la sensation participe à des mouvements adaptés au réel et que les attaques et les réactions sont « vécues », au sens le plus phénoménologique ; soit de manière plus codifiée, où l’apprentissage et la répétition des formes de base, des Katas, des enchaînements, doit s’effectuer dans le détail afin d’en acquérir toute la précision. Les attaques et les réactions servent alors de support à la transmission de principes.

Ce que nous pouvons nommer ici « organique » ou « codifié » ne sert donc qu’à distinguer deux manières de pratiquer lors des entraînements.

Les mouvements d’Aïkido que nous qualifions « d’organiques » sont ceux qui prennent en compte l’imprévisibilité et le surgissement du nouveau, ils n’ont pas pour but la répétition d’un même Kata jusqu’à sa reproduction parfaite. Par l’attention portée au moment présent -que l’on peut perdre de vue dans un travail plus codifié- la sensation participe davantage à l’exercice pratique. Les mouvements sont vivants et donc d’emblée adaptatifs, ils ne sont jamais les mêmes, ils varient selon les moments, les gabarits, les adversaires, la puissance des attaques, la vitesse des coups portés, l’angle de départ, la distance entre les deux partenaires, et mille autres variables, tout ce qui fait qu’aucun instant n’est semblable à un autre.

Une telle conception des techniques semble se rapprocher de la vie elle-même. En situation réelle, aucun adversaire ne prendra une pose déterminée, un angle de frappe calculé, une puissance de coup ajustée. Considérer le mouvement comme vivant et devant s’adapter au réel permet également de maintenir une attention constante au partenaire, puisque en quelque sorte rien n’est assuré et rien ne peut se passer comme prévu, la contingence se trouve prise en compte dans l’application des techniques. Le travail d’efficacité se situe ici.

La connexion avec le partenaire y est décisive, il s’agira alors par exemple de maintenir le contact afin de ne pas perdre de vue l’urgence du danger qui peut se présenter de manière imprévue. Cette façon de concevoir le danger comme imminent, le réel comme changeant, les moments comme distincts, nécessite une grande attention portée à ce qui advient.

Coralie Camilli

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