Cet article a été initialement publié dans le premier numéro du magazine « Sanshinkai Letters ». Le magazine « Sanshinkai Letters » était édité par Eric Graf Sensei. Tous les numéros de « Sanshinkai Letters » sont disponibles sur le site web de Graf Sensei : https://graf-dojos.ch/, dans la rubrique « Téléchargements ». Nous publions cet article ici avec l’aimable autorisation d’Eric Graf Sensei.
Masatomi Ikeda (Aikikai CH)
J’aimerais m’exprimer ici à propos de la technique Genkei-kokyunage. Combien d’entre vous peuvent se la représenter lorsqu’ils entendent son nom ? Bien que je la présente à chaque stage, il vous est difficile d’associer la technique à son nom, comme vous le faites pour des techniques comme Tenchinage, Iriminage ou Kotegaeshi. Il y a d’après moi trois raisons à cela.
- Genkei-kokyunage est une dénomination personnelle, et non un nom courant dans le monde de l’Aïkido.
- Vous donnez un autre nom à cette technique.
- Cette technique n’a pas de nom qui lui est propre comme c’est le cas pour Tenchinage ou Iriminage.
Quelle sorte de technique est donc Genkei-kokyunage ?
Il s’agit d’une technique que l’on exerce quotidiennement pour développer l’énergie nécessaire (Kokyu-ryoku) à la pratique des techniques d’Aïkido. Ceci vous est également connu comme la technique Kokyu-ho à partir de Katate-ryo-tedori (9ème forme).
Bien qu’il s’agisse d’une technique connue de tous les pratiquants d’Aïkido, il vous est difficile de vous représenter quelque chose avant que je l’aie montrée. La troisième raison mentionnée ci-dessus est très certainement la raison principale : cette technique n’a pas de nom propre à elle.
Quelques-uns pourraient objecter qu’elle se nomme Kokyunage. A vrai dire on l’appelle très souvent Kokyunage lors de la pratique de Kokyu-ho. La dénomination Kokyunage n’est pas spécifique à cette technique, on l’utilise provisoirement parce que cette technique n’a pas de nom. Kokyunage est une dénomination générale pour toutes les techniques d’Aïkido. Des techniques telles que Iriminage ou Kotegaeshi sont également des « kokyunage ». Vous le savez, on utilise la dénomination Kokyunage pour distinguer des techniques qui n’ont aucun nom de celles qui en ont un.
D’autres répliqueront que cette technique s’appelle justement Kokyu-ho. Mais comme je l’ai mentionné auparavant, kokyu-ho n’est rien d’autre qu’une méthode pour développer l’énergie nécessaire à la pratique des techniques d’Aïkido. Pour les japonais, ou pour ceux parmi vous qui comprennent la langue, la signification « Kokyu-ho » est très probablement claire, ce qui n’est peut-être pas le cas pour les autres qui ont retenu ce nom acoustiquement et l’ont associé à cette technique.
Ce qui est donc clair, c’est que cette technique n’a pas de nom. Pourquoi n’a-t-on pas donné de nom à cette technique jusque là ? Il est intéressant d’y réfléchir. J’aimerais tout d’abord éclaircir quelques raisons de pourquoi j’ose nommer cette technique « Genkei-kokyunage » et pourquoi j’y attache une importance particulière.
D’abord je l’avais une fois nommée ainsi, car le travail sans nom était très peu pratique : lorsqu’une technique possède un nom, il est possible de se la représenter sans qu’on nous la montre au préalable. D’une manière analogue, on utilise un nom lors de conversations ou dans un livre. Lorsqu’on utilise seulement l’appellation Kokyunage pour désigner une technique, on ignore de quoi il s’agit. On doit fournir des explications supplémentaires : « J’aimerais le Kokyunage que l’on utilise lors de la pratique de Kokyu-ho ». J’ai pu m’éviter de telles complications en donnant le nom de Genkei-Kokyunage. Naturellement ce ne sont pas les raisons principales qui me l’ont fait nommer ainsi… Je l’ai fait lorsque j’ai découvert le contenu riche et la valeur de cette technique.
J’aimerais vous poser une question : comment appréciez-vous Tenchinage ? A mon avis, Tenchinage est idéale pour appréhender le sentiment d’une technique, aussi bien pour l’enseignant que pour l’élève. C’est une technique qui doit absolument faire partie d’un cours débutants, car elle est simple à expliquer et à apprendre. Je considère Tenchinage comme l’une des techniques les plus importantes de l’Aïkido. Plus j’exerce cette technique, plus ma conviction se renforce. De manière un peu exagérée, je considère Tenchinage comme La technique par excellence.
Dans ce sens, je considère Genkei-kokyunage la seule technique comparable à Tenchinage. Je vois donc ces deux techniques comme les deux parties d’un ensemble, inséparables l’une de l’autre. Si l’on arrivait à comparer Tenchinage et Genkei-kokyunage de cette manière et à leur attribuer la même valeur, il ne serait plus si difficile de rassembler toutes les techniques d’Aïkido en un système.
Genkei-kokyunage est donc une technique remarquable. Nous devons donc nous occuper très sérieusement de ces deux techniques (Genkei-kokyunage et Tenchinage) et essayer de les perfectionner. D’après ma dénomination, Genkei-kokyunage signifie : « la plus profonde de toutes les techniques ». Je lui ai donné ce nom-là, car je suis convaincu qu’il en est ainsi. La plupart des Japonais lorsqu’ils entendent le nom comprennent « gen » comme signifiant « origine » et en viennent rarement à ce que je pense réellement.
D’habitude lorsqu’une technique a un nom, c’est qu’elle est très importante. Parce qu’elle est importante, on la transmet, on la garde et on lui donne un nom. Pourquoi ne lui a-t-on pas donné de nom jusqu’à présent puisque lorsque nous la comparons à d’autres techniques elle devient aussi prépondérante que Tenchinage ? Cette question constitue pour moi une vraie énigme. Je voudrais apporter quelques considérations sur quelques raisons possibles :
- Peut-être ne la considère-t-on pas autant, comme je la considère ? Cela n’est certainement pas le cas : un manque d’attention et une sous-estimation de cette technique révéleraient une immaturité de la part des pratiquants d’aïkido.
- La raison pourrait être encore plus simple : il n’est pas facile de trouver un nom approprié à cette technique. Avec cet argument nous nous approchons probablement de la vérité. En fait nous nous résignons à désigner cette technique par « Kokyunage ». A part la confusion qui en résulte quand on demande « quel Kokyunage ? », le nom Kokyunage cadre parfaitement cette technique. Moi-même je l’ai désignée provisoirement Genkei-kokyunage pour éviter cette confusion, mais je ne suis pas encore tout à fait satisfait, même si le chemin pour y arriver a été long. Contrairement à ce Genkei-kokyunage, Tenchinage est une technique qui forme une unité inséparable avec son nom : aucun autre nom ne saurait décrire aussi bien son contenu et sa dynamique que Tenchinage. Dans le mot tenchi (ciel-terre), on peut même déjà s’imaginer sa profondeur philosophique… Si Genkei-kokyunage est une technique comparable à Tenchinage, elle doit être entraînée méticuleusement et doit recevoir un nom qui ne soit pas inférieur à celui de Tenchinage. S’il en est ainsi, la dénomination de Genkei-kokyunage est encore plus difficile.
- Lorsqu’on parle des techniques d’Aïkido ou qu’on les évalue, en considérant qu’il existe d’autres techniques qui ont leur propre nom et qui ne lui sont pas inférieures, on pourrait s’imaginer que l’on n’a pas besoin de mentionner Genkei-kokyunage. Il est possible à l’aide de ce que l’on considère comme les quatre grandes techniques de l’Aïkido – Ikkyo, Kotegaeshi, Iriminage et Shihonage – d’expliquer toutes les techniques de l’Aïkido et de les évaluer. Avec la conviction que ces techniques constituent les techniques de base de l’Aïkido, et qu’elles se trouvent au centre, il n’aurait pas été nécessaire de mettre en relief Genkei-kokyunage en lui donnant un nom. Mais lorsque l’on explique pourquoi Ikkyo, Kotegaeshi, Iriminage et Shihonage constituent le noyau et les dernières techniques secrètes, c’est-à-dire la quintessence de l’Aïkido, on mentionne toujours Genkei-kokyunage et Tenchinage. A travers ces deux techniques, on détermine la valeur, la position et la raison d’être des quatre techniques susmentionnées. Je voudrais expliquer ce tout à la prochaine occasion.
- On n’a pas donné de nom à Genkei-kokyunage parce que c’est une technique secrète. Que pensez-vous de cet argument ? Dans les autres traditions du budo, il existe encore aujourd’hui des écoles, dans lesquelles on pratique les vraies techniques dans des formes que les personnes non-initiées ne reconnaissent pas. Je voudrais expliquer cela plus en détails avec l’exemple de Tenchinage et Genkei-kokyunage. Par exemple on donne le nom omote-no-wasa (technique visible) à Tenchinage et on la pratique comme technique d’exercice. Mais en même temps on doit maîtriser Genkei-kokyunage comme une technique ura-no-wasa (technique invisible) pour que Tenchinage devienne une vraie technique qui fonctionne dans la réalité.
Je ne sais pas si Genkei-kokyunage a seulement été transmise oralement et gardée comme technique secrète sans nom. Je peux par contre dire très clairement que Genkei-kokyunage renferme la valeur relative à la partie secrète ou est l’ura-no-wasa (technique invisible) de Tenchinage. S’il est vrai que Genkei-kokyunage constitue une technique secrète de l’Aïkido et que pour cette raison on ne lui donne pas de nom, je commets une « faute » en écrivant cet article. Mais dans notre monde moderne, je trouve insensé de mettre au secret une technique comme dans les anciens temps, ou de la cacher par du latin. Somme toute, chaque technique d’Aïkido constitue une technique secrète, la technique finale. Et nous tous pratiquants d’Aïkido savons à travers notre expérience qu’il n’est pas possible de comprendre l’Aïkido simplement en regardant.
J’ai déjà expliqué très longtemps qu’il est impossible de parler des techniques d’Aïkido sans donner son nom à Genkei-kokyunage et de lui donner la même valeur que Tenchinage. J’ai aussi dit que l’on peut développer son propre Aïkido rapidement et l’amener à un niveau plus élevé, si l’on porte son attention sur Genkei-kokyunage et qu’on en perfectionne la pratique. Peut-être pouvez-vous comprendre maintenant la raison pour laquelle dans chaque stage d’Aïkido je vous présente Genkei-kokyunage.
A la prochaine occasion je voudrais expliquer que la structure d’encadrement des techniques d’Aïkido se forme en donnant un nom à Genkei-kokyunage. Enfin je voudrais présenter comme thèse que Genkei-kokyunage et Tenchinage sont les techniques qui constituent le terreau des quatre grandes techniques de l’Aïkido (Ikkyo, Kotegaeshi, Iriminage et Shihonage). Je vous prie de réfléchir à ce sujet.
Zürich, le 15.01.1993

[…] « Gen Kei Kokyu Nage » par Masatomi IkedaAutor: Ladislav Kořan2026-07-17 […]