Publié dans les éditions allemandes 121DE – Décembre-24 – 1_2025
Quand nous commençons la pratique, nous n’avons pas conscience de ce que représente un grade. Tous les débutants qui sont montés sur un tapis ont dit que seule la pratique les intéressait. Et cela est vrai car nous n’imaginons pas ce que cela représente, être gradé.
Un gradé c’est un grand frère, un pratiquant qui nous guide vers un but jamais atteint.
Comment savoir le grade d’un pratiquant en seulement le regardant bouger sur le tapis ? Il faut lui demander : « quel grade êtes-vous ?» pour le savoir.
La pratique ne permet pas de le savoir ; moi, je n’arrive jamais à estimer le bon grade.
Puis nous progressons et nous allons pratiquer dans un autre endroit et nous rencontrons des pratiquants inconnus et à ce moment on se rend compte des différences. Nous sommes dans un stage avec un professeur et des partenaires différents. À la pause, nous commençons à parler avec nos partenaires et la demande : « quel est ton grade ?» arrive, et selon la réponse nous sommes surpris en pensant : « tiens, je le croyais moins gradé » ou « tiens, nous faisons la même chose et nous n’avons pas le même grade ».
Puis nous continuons et un jour notre professeur vient nous voir pour nous proposer de passer ceinture noire. Je me rappelle de ce moment où je n’ai pas su quoi répondre tellement j’ai été fier. Être ceinture noire, quelle fierté, je suis devenu un homme et non plus un jeune. Pour moi c’était passer à l’âge adulte dans le monde des arts martiaux.
La progression se poursuit et nous arrivons au dernier examen technique qui sanctionne le quatrième dan.
Je me souviens de l’émotion de ce quatrième dan passé à Paris devant les grands professeurs de notre fédération, mais surtout d’avoir pu m’exprimer grâce à mes partenaires avec qui j’avais grandi pendant une quinzaine d’années. Je voudrais, ici, les nommer car ces deux grands pratiquants et amis sont aujourd’hui absents de nos tapis. Ils s’appellent Pascal Norbelly et Jean-Michel Mérit.
Nous avons passé tant de moments exceptionnels sur le tapis et surtout hors du tapis. À chaque fois que je monte sur le tapis, leur visage est présent dans mon cœur.
Une fois le quatrième dan reçu, les grades ne sont plus donnés par le résultat d’un examen. Et là, je ne sais pas comment ces grades sont donnés. Est-ce par l’investissement dans la pratique ou grâce à la relation que l’on peut avoir avec les hauts gradés ?
En aïkido il n’y a pas de compétitions donc pas de résultats. Et donc pas de mémoires écrites. Seul le pratiquant sait parfaitement s’il mérite ce grade reçu sans examen. Est-ce parce qu’il s’entraîne fort, forme des élèves qui deviennent forts ou reçoit-il ce grade parce qu’il reste près d’un haut gradé ? Ces titres reçus sans examen me posent toujours un problème. Le tapis, pas un seul pratiquant ne s’y trouve pour la même raison. Nous faisons une activité qui permet à tout le monde de dire qu’il s’entraîne de façon très forte.
Sur le tapis, il y a toutes sortes de professeurs et d’élèves. Nous avons des professeurs qui ont cinquante ans de pratique avec un vécu qui est connu de tous et nous avons le même professeur avec le même nombre d’années mais dont on ne connaît rien de son histoire. On ne connaît que son grade et il est impossible de savoir si son histoire lui confirme ce grade.
Il en est de même pour les élèves. Il y a ceux qui désirent pratiquer cet art comme un loisir et d’autres qui ont envie de s’entraîner pour devenir un aïkidoka reconnu.
Mais il arrive le moment où la pratique n’est plus aussi facile qu’avant. Le corps vieillissant, nous ne pouvons plus bouger avec autant de liberté. Rester Tori est assez facile, mais rester un Uke qui permet à Tori de s’exprimer… Il va arriver un jour où il n’y aura plus de jeunes pratiquants pour permettre à de vieux Tori de continuer à s’entraîner.
Je suis de plus en plus surpris de ces nominations à des grades très élevés soit 7ème et 8ème dan et aussi le titre de « Shihan ». Ce titre de Shihan, quelle est sa signification, je n’en ai pas la moindre idée. Pour quelle raison ce titre est décerné et par qui ?
Ce titre que j’ai reçu, je me demande toujours : pourquoi on me l’a donné et surtout qui a prononcé mon nom ? Est-ce le résultat d’une vie vouée à l’aïkido ?
Tous ces grades donnés avec facilité me font écrire que cela va détruire la beauté et l’engagement dans notre art. Il suffit d’attendre et de rester sur les tapis pour un jour le recevoir. On devrait définir un cursus que tous les pratiquants devraient connaître et qui préciserait les efforts et les actions à effectuer pour pouvoir, peut-être, être apte à recevoir ce grade.
On a l’impression que les grades ne sont donnés que par rapport à un temps passé en kimono.
Je prends l’exemple du football. Il y a plein de grands joueurs qui n’ont jamais été appelés en équipe de France. Il y a beaucoup de joueur de tennis qui jouent tous les jours mais qui ne foulent jamais les terrains de Roland Garros ou Wimbledon.
Nous, en aïkido quel que soit l’investissement sur le tapis, la récompense arrive et je pense que cela est malheureusement obligatoire pour faire rester le pratiquants sur le tapis. Et pour ceux dont c’est le métier, gradés ou pas gradés, eux, ils resteront sur le tapis pour vivre.
Ces grades élevés devraient être vraiment le résultat d’une pratique sérieuse, d’un investissement total pour développer notre art.
S’entraîner sans faiblir, former des élèves, qui pour moi doivent être capables de pratiquer avec tout le monde, ne pas créer son propre groupe mais surtout donner la liberté aux élèves. Accepter que certains ne viennent plus sur nos tapis. C’est très dur à encaisser quand on vit de l’enseignement, mais la liberté est la base de notre art. Ce sont les élèves qui nous font progresser. Même si on donne tout ce que l’on peut, on n’est pas sûr de donner tout ce que, eux, attendent de nous et de l’aïkido.
Pour que notre art perdure et devienne de plus en plus ouvert il faut, selon moi, que le grade, le titre de Maître soient le résultat d’une pratique intense, d’un investissement incroyable pour qu’il n’y ait pas de doute sur celui qui le porte et le reçoit.
J’ai un immense confiance dans la nouvelle génération qui saura trouver les solutions pour faire en sorte que tous soient fiers des anciens.
